vendredi 23 septembre 2011
Charles de Lint
C’est finalement assez rassurant de penser qu’il en va des livres comme des amitiés : on ne sait jamais vers quoi une rencontre inopinée vous emmènera.
Tout commence donc par Neil Gaiman. En tout état de cause, beaucoup de choses, en ce qui me concerne, commencent par Neil Gaiman, mais passons. Amoureux fervent du roman graphique de Dreamhunters, où l’auteur a collaboré avec Yoshitaka Amano, je me suis intéressé à la « version graphique » de Stardust. La collaboration de l’auteur avec Charles Vess fait de l’ouvrage sans doute ce qu’il y a de plus délectable dans la bibliographie de Neil Gaiman, une œuvre aux airs de vieux grimoires, empreinte d’une sagesse tranquille et bienveillante. Celle-ci, toujours présente chez Gaiman, est véritablement magnifiée par la douceur des dessins de Charles Vess, ouvrant véritablement une porte sur un monde pas forcément plus doux, mais plus… signifiant.
« Les fées représentent la beauté que nous ne voyons, celle que, peut-être, nous choisissons d’ignorer. C’est la raison pour laquelle je vais les peindre dans une décharge, ou en train de survoler un clodo aviné, endormi dans un caniveau. Rien ni personne n’est hors de portée de l’esprit. Prêtez suffisamment attention, et toute chose a son histoire. Chacun est important. » Placés dans la bouche de son héroïne récurrente, Jill Coppercorn, les commandements du monde de Charles de Lint montrent bien à quel point celui-ci résonne des mêmes accents que l’univers de Charles Vess – et combien il fallait donc bien que je finisse par tomber dessus. Avec A Circle of Cats, ils inventent un monde de conte de fée à la douceur peut être un peu trop tendre, qui ne laisse en rien présager de la noirceur de l’œuvre de Charles de Lint.
Peu connu en France, sinon pour une vingtaine de nouvelles et trois romans, Charles de Lint est un iceberg dont les lecteurs francophones n’aperçoivent qu’une infime part émergée. Il est attaché à un style romanesque appelé la fantasy urbaine : l’irruption dans le monde moderne contemporain d’éléments de fantasy. À la lecture, donc, de ce Circle of Cats, on pouvait craindre que, au-delà de la joliesse du conte tissé avec l’aide de Charles Vess, le monde de Charles de Lint ne soit qu’une vision gentillette, sucrée, de la fantasy moderne, loin, par exemple, de l’univers doux-amer de Neil Gaiman.
Grave erreur. À la lecture du Very Best of Charles de Lint (un compendium réalisé en collaboration avec les lecteurs !) et de son Onion Girl, le style de l’auteur se révèle : il ne choisit jamais de dissocier modernité et fantasy, le monde onirique est à portée de qui se préoccupe de tendre la main, et – et c’est là la rude spécificité de cette œuvre – la noirceur dans le cœur des hommes est bien présente, l’entropie du destin est toujours prompte à frapper.
Que nous dit donc Charles de Lint, s’il n’emprunte pas les voies, bien galvaudées, de la fantasy comme une échappatoire à un réel banal, sordide, ou les deux à la fois ? S’il ne remplit pas sa fonction de « distraction », de celles qu’on prête à la littérature, parfois ? Charles de Lint a foi dans des valeurs simples, et légèrement surannées : la grandeur d’âme, l’amitié – l’amour ? –, la conscience qu’on doit avoir de la valeur de l’autre. Anthropologue averti, érudit prodigieux, le Canadien intègre dans son monde les mythologies amérindiennes, gitanes, et celtiques. On peut le soupçonner, également, d’intégrer à ses récits les mythologies personnelles de ses rencontres humaines – tant les épouvantables secrets que certains personnages cachent sans doute des douleurs véritables. Charles de Lint choisit de ne jamais juger, ni le monstre tapi dans le passé d’une gamine abusée par son grand frère, ni les créatures ancestrales qui peuplent les récits mythologiques qu’il s’est appropriés. Tout cela relève autant de l’imaginaire, et cet imaginaire ne doit jamais, nous dit l’auteur au fil de ses nouvelles et romans, ni être négligé, ni moqué.
Charles de Lint ne va pas faire la vie facile à ses personnages : quelques magiques qu’elles soient, le fait de vaincre ses terreurs n’assurent jamais une « victoire magique » - la vie, si elle continue après (car, parfois…), est un autre combat, à mener également. Le fait d’entretenir une amitié, de conquérir un amour, des épreuves tout aussi difficiles – sinon plus. Mais le monde imaginaire qui Charles de Lint construit à côté du nôtre nous offre la possibilité de voir que la grisaille quotidienne n’est pas une fatalité, que pour qui prête l’oreille, pour qui garde l’œil éveillé, le merveilleux est à portée de main, qu’il soit dans un monde imaginaire fantasmagorique, ou dans une personne dont, l’habitude aidant, on oublie de s’émerveiller. Et, si on se prend d’une amitié réelle pour la galerie infinie de personnages créés par l’auteur, si on se trouve bouleversés par leurs petites et leurs grandes histoires, par leurs malheurs quotidiens ou par leurs fêlures les plus profondes, suivons les rencontres de Charles de Lint : c’est une rencontre qu’il ne faudra ni négliger, ni moquer.
Lectures conseillées :
- A Circle of Cats
- The Very Best of Charles de Lint : « Laughter in the Leaves », « The Badger in the Bag », « And the Rafters Were Ringing », « Into the Green », « The Graceless Child », « In the House of my Enemy », « Crow Girls », « Birds », « Sisters », « Pal o'Mine ».
- The Onion Girl
vendredi 29 octobre 2010
Onomastikon

Renouvier, Gould…
Les noms se ressemblent, reviennent, chez Bernard Quiriny. Ses Contes carnivores, recueil de nouvelles diversement brillantes, mais toujours narrées sur un mode érudit et ironique des plus charmants, abritent ainsi une foule de personnages. Quiriny s’en amuse, comme il s’amuse à souligner leur parenté évidente : ils ont tous le même père – un père qui se projette sans mystère, et sans vergogne, dans chacun d’eux. Serait-on en train de nous proposer un symbole ô combien subtil sur l’artificialité de l’art d’écrire ? Ce serait l’œuvre d’un auteur un rien arrogant, et dans le cas de Quiriny, si ses précédentes œuvres permettait une telle prétention – parce que souvent doublée d’autocritique –, le procédé fait long feu. Avec ses Assoiffées, Quiriny passe la ligne rouge.
Pierre Gould, alterego multiforme de l’auteur, prend son envol dans ce nouveau – ce premier – roman, en littérateur aux multiples casquettes et à l’arrogance suprême. Bouffi d’importance, l’homme organise une expédition, flanqué d’une demi-douzaine de compagnes et compagnons de voyage, vers le pays le plus dangereux d’Europe : la Gynécée de Belgique. Cet empire est aux mains des femmes, qui ont réduit les hommes en esclavages et tiennent d’une main de fer un empire féminin aux forts accents de bloc de l’Est. Du fond de ce riant pays, une Belge va gravir les échelons de l’appareil d’état, en tâchant de conserver sa lucidité dans les pages d’un journal intime bien opportun.
J.G. Ballard disait des romans que beaucoup auraient gagnés à n’être rédigé que sous la forme de nouvelles. Jusqu’à plus ample informé, on tiendra cette maxime pour vraie concernant Bernard Quiriny, tant la déception est au rendez-vous, après son passage de la nouvelle au roman. Les Assoiffées se révèle, ainsi, être un cas d’école pour l’étude des défauts des récits parfaits pour une nouvelle, gonflés pour passer au format du roman. Si le procédé narratif double – l’expédition et le journal intime – fait relativement sens dans les dernières pages, on est frappé par sa vacuité, tout au long du récit. Les Assoiffées est un livre éparpillé : entre ses deux grands axes narratifs, entre les personnages qui parsèment ceux-ci, se multipliant inutilement. Quiriny dissocie d'autant plus ces personnages de leur rapport au monde qu'il en multiplie le nombre, et les péripéties s'accumulent pour ces personnages-ombres, pourtant narrativement inutiles.
Ce que veut Quiriny, outre passer par l'empathie pour appuyer son discours critique sur les égarements d'une dictature basée sur une idéologie (les références à Ceaucescu, Mao, Kim Jong-Il..., sont transparentes), c'est s'interroger sur les raisons d'être des soutiens populaires d'un tel régime, à la fois à l'étranger (la lâcheté et l'intérêt entrent en ligne de compte - rien de neuf sous le soleil), mais également au sein de ces régimes, au quotidien. La méthode de Quiriny consiste à démontrer que le corps social se fédère d'un bloc, naturellement, contre une situation inacceptable. Ici, la domination phallocrate. Pour corrompu et décadent que soit le régime de l'Empire, Quiriny montre avec justesse les sujets sincèrement désemparés lorsque l'appareil d'état se délite - autant en tant que cibles de la propagande que profondément, intimement.
Pas modeste pour un sou - Gould est son alter-ego à juste titre, semble-t-il -, Quiriny introduit la figure de Montesquieu dans son roman. Aspire-t-il à faire des Assoiffées un moderne Esprit des lois, mâtinés de théories soi-disant égalitaristes à la mode ? Son dernier ouvrage a en effet la saveur d'un conte ironique et philosophique à la Oscar Wilde, mais un conte laborieux, contourné, sans l'humour du prince des dandys - sans aucun humour, finalement.
dimanche 14 février 2010
Licence poétique

Le désavantage des grands magasins de librairie, c’est qu’on a toutes les chances de s’y faire sauter dessus par un bouquin planqué là où on ne s’y attend pas. Cet après-midi là, par exemple, dans la cohue d’un des temples de la consommation bibliophile parisienne : ayant sous le bras un volume longtemps cherché, et enfin retrouvé, j’aperçois sur mon passage une anthologie des Contes immoraux du XVIIIe siècle. Une merveille prometteuse de malveillance littéraire et de vilénie réjouie, et un achat qu’il me fallait faire, ne serait-ce que pour le placer en exergue de ma bibliothèque, aux côtés de Philosopher, ou l’art de clore le bec aux femmes et de Belle femme, gros ennuis, histoire de choquer les belles âmes qui se seraient égarées chez moi.
Et comme un acte sournois ne reste jamais sans récompense, à peine suis-je installé à une terrasse de café à parcourir l’objet, que me voilà avoisiné par un couple de dames d’un certain âge. Nos tables étant proches de la porte, les malheureuses vénérables frissonnent. M’apprêtant à sortir, je leur propose ma table, elle stratégiquement placée pour éviter de mourir d’une pneumonie. La plus proche d’entre mes voisines me regarde comme si j’étais devenu le gendre idéal, et s’intéresse à moi, alors que je remballe le contenu de mon sac : « Oh, merci jeune homme. Et que lisez-vous ? »
Temps d’arrêt, évidemment. Au départ interdit, je plisse mon sourire, et produis la couverture de mes Contes immoraux. Du côté de l’ancêtre, la tectonique des rides s’active, et les lèvres se plissent pour condamner illico les mœurs décadentes dont ce livre était la preuve. Elle qui m’eût donné le bon dieu sans confession quelques secondes auparavant, si je n’avais laissé, malicieux, traîner le bout de [m]a queue devant [m]es yeux maléfiques ! Et comme le disait il y a peu un ami fort sage dans un décasyllabe à la délicieuse perfidie : « Une vieille de choquée, c’est toujours ça de gagné ! »
Non content de produire son petit effet, il apparaît que le volume abrite en ses pages quelques pièces dignes d’intérêt. Témoin ce poème, « Mourir pour renaître », aux audaces souriantes, mais dont la tendance est à ne laisser personne – sinon les jeunes amoureux, qui pourrait leur vouloir quelque mal que ce soit ? – indemne. Il conviendra d’en goûter la jolie irrévérence, face à son équivalent aujourd’hui bien plus terne, et aussi, surtout la joliesse qui se cache sous la paillardise…
[Le début du poème nous amène Hortense, veuve présentée comme un peu revêche, au seuil du moment où « déjà, loin d’[elle], la troupe des amants fuyait le colombier », et qui choisit, logiquement, de se retirer loin du monde des amours, avant que celui-ci ne l’abandonne. Ayant résolu cependant de ne pas se passer d’amant, elle courtise son abbé directeur de conscience, lequel calotin se prête volontiers aux sentiments de la dame – mais qui est également courtisé par une autre veuve locale (Clarice). Et pendant ce temps, deux purs enfants (Fanfan et Mignonette) n’attendent que de se découvrir l’un l’autre.]
(…)
Or, ces enfants jouaient souvent ensemble
À la boule, au volant, ou bien quelque autre jeu,
Et de ce les mamans s’inquiétaient fort peu.
Elles agissaient, ce me semble,
Imprudemment. La curiosité,
Quelque faux pas, un rien, une ingénuité
Vient découvrir le pot aux roses,
Et puis l’on ignore les causes…
Mais halte-là, c’est assez discouru,
Au fait. Un soir, au beau clair de la lune,
Nos deux enfants, après avoir couru
Et bien joué, de chacun une prune
Veulent se régaler ; pour ce faire, à bas bruit
Ils entrent au jardin ; là, chacun en cueille une,
Non sans se retourner, pour voir si l’on les suit,
Près deux, à travers le feuillage,
Dans une espèce d’ermitage,
Ils aperçurent… Qui ! Qui ? devinez, lecteur,
C’est Clarice avec son directeur.
Peindrai-je la rougeur, le trouble de Clarisse,
Son sein jonquille à demi nu,
Ses yeux pourpres qui, d’un air ingénu,
Semblaient dire à l’abbé : faut-il que je périsse ?
Décrirai-je ce front où se peignait l’ennui,
Et ces bras décharnés qui s’étendaient vers lui ?
Ces hoquets amoureux, ces transports et ses larmes ?
Peindrai-je l’homme noir confus de tant de charmes,
Prêt à céder à la nécessité
De s’allier avec l’antiquité ?
- Non, non, jamais, s’écriait le squelette,
Personne n’eut cette faveur secrète
Que je ne veux faire qu’à toi ;
Vois ton bonheur… Je meurs !... Embrasse-moi…
À ces mots doux monsieur l’abbé l’embrasse ;
Momus accourt, rit, et les enlace ;
Et l’un et l’autre en poussant un soupir,
Crient en duo : - Je vais mourir !
Ah ! je me meurs !... Fanfan et Mignonette
Effrayés, se sauvent soudain,
Et vont à l’autre anachorète
Conter la scène du jardin.
Elle de dire, en faisant grise mine,
Et de son mieux leur cachant sa surprise :
- Punition et vengeance de Dieu !
Oui, mes enfants, quand trop près l’un de l’autre
On se tient, n’importe en quel lieu,
On meurt de mort ; et c’est un saint apôtre
Qui nous le dit : c’est, je crois, saint Matthieu
Ou bien saint Paul. – Comment, dit Mignonette,
Si mon petit ami venait à m’embrasser,
J’en mourrai ? – Eh mais oui. Se laisser carresser
Par un garçon, surtout étant seulette,
Cause la mort. Or Dieu m’a fait don,
Et c’est de rendre la lumière
À deux pêcheurs morts de cette manière.
Mettez-vous à genoux, et demandez pardon
À Dieu pour eux. Les deux anges prièrent,
Et les damnés ressuscitèrent.
Toujours les saints attrapent le démon.
Le lendemain, en sortant de chez elle,
Hortense dans son cabinet
Les laissa. – Gardez-vous, dit-elle,
De rien casser ; autant vaudrait
Que fussiez morts. Oui, maman… Mignonette,
L’instant d’après, donne un coup de raquette
Sur une glace, et le verre à l’instant
Sur le pavé s’en va tombant.
Figurez-vous l’effroi de la fillette.
- Hélas ! mon Dieu ! Quel malheur ! Ah ! Fanfan,
Tout est perdu. Que va dire maman ?
Elle soupire, elle pleure, et ses larmes
À son visage encore donnent de nouveaux charmes.
Fanfan, sensible à ses douleurs,
Sent que son jeune cœur palpite,
Il la console, il s’approche au plus vite,
Et d’un baiser veut essuyer ses pleurs,
- Ah ! Que fais-tu ? lui dit-elle, interdite,
Ne crains-tu pas ?... Si nous allions mourir !...
- Eh bien, mourons ; et périr pour périr,
Autant le faire tout de suite.
Autant vaudrait mourir, nous a dit ta maman…
- Eh bien mourons… Sur sa bouche enfantine
Quatre baisers sont ravis par Fanfan.
Il n’en meurt pas. Le voile transparent
Qui couvre sa gorge divine
Est écarté. – Meurs-tu ? lui dit l’aimable enfant,
- Hélas ! nenni. Je crois que le remède
N’est pas sûr. Cet hélas que le soupir précède,
Précède à son tour un soupir,
Doux interprète du désir.
Mignonette est l’idole, et Fanfan l’idolâtre.
Tous deux soupirent tour à tour ;
Et de ce sein charmant arrondi par l’amour,
Du feu de ses baisers fanfan rougit l’albâtre.
- Meurs-tu, Fanfan ? lui dit la jeune Agnès.
- Hélas ! non. Et toi, Mignonette ?
- Hélas ! ni moi. Je ne vois nul progrès,
Si ce n’est qu’une ardeur secrète
M’embrase… - Eh bien, ma petite, voyons,
Lui dit Fanfan, continuons.
- Non, non, jamais, dit la jeune héroïne,
Personne n’eut cette faveur divine
Que je ne veux faire qu’à toi,
Vois ton bonheur… Je meurs !... Embrasse-moi !...
- Quoi ! c’est ainsi, dit-il avec surprise,
Quoi ! c’est ici que l’on trouve la mort ?
Il la trouva. La maman de l’église
Revenait, quand, dans un transport,
Ils s’écriaient, en versant quelques larmes,
- Ah ! pour les malheureux que la mort a de charmes !
À vos avis, maman, nous déférons ;
Ne grondez pas… Je sens… que… nous mourons.
Gabriel Jean Antoine Pluchon-Destouches, « Mourir pour renaître »
dimanche 17 janvier 2010
Les Filles de la cendre
Sur
Avec
Pour quelle raison les deux protagonistes de
La poésie, c’est la folie cannibale, la dévoreuse de monde qui se tapit sous les illusions que cherchent les poètes, semble nous dire le narrateur. Utilisant une structure évocatrice du roman gothique, il va plonger ses personnages dans une enquête sombre, riche en complots et rebondissements, mais dont la fin de sera pas éludée comme dans les autres ouvrages de cette mouvance : il n’est ici nullement question de valider une pseudo-morale victorienne, juste, peut-être, de personnifier le monstre que cache l’inspiration poétique ; l’horreur jalouse, fantomatique et dévorante de l’Inspiration.
Le plus étonnant reste cette tendance de Somoza à se choisir un thème, pour mieux s’en écarter : décrire une descente aux enfers d’une façon certes hyperbolique, mais toujours en restant dans un langage – parfois douloureusement – concret, alors qu’il s’agit de parler de poésie. On peut en dire autant du rapport aux femmes de l’auteur comme des personnages. De menace latente et mystérieuse, d’Hadaly idéale et inaccessible sous toutes ses formes, la femme devient un monstre inhumain, non pas pervers, mais étranger à toute motivation humaine – à toute motivation masculine, serait-on tenté de dire. Les personnages mâles du récit sont ainsi tous transformés en jouets de passions qui les dépassent, dans lesquelles ils se révèlent sincèrement, mais en demeurant d’inutiles pantins justes bons à susciter le mépris, l’amusement, ou la compassion. L’auteur, quant à lui, semble se refuser à dépeindre l’intériorité de ses personnages féminins, alors que la psyché des deux hommes au centre de l’intrigue est copieusement disséquée…
Somoza livre t-il, avec
vendredi 25 décembre 2009
Midi à sa porte

On se déchire autour d'Avatar : d'aucun y voient une grosse machine hollywoodienne béate moraliste et prévisible ; d'autres un bon blockbuster de fin d'année ; d'autres, enfin, une évolution subtile du discours cinématographique de James Cameron dans son rapport à Mamoru Oshii, qu'il admire (mais méfions nous de cet illuminé).
Mais le propos le plus intéressant revient à un ami, qui a aimé le film en soulignant qu'on pouvait certainement porter plus de crédit à Avatar, Pompoko ou Princesse Mononoke en matière de recrutement actif à la cause écologiste, qu'aux films ronflants de Yann Arthus Bertrand ou de Nicolas Hulot. Et d'ajouter qu'Avatar posait remarquablement bien les bases d'un monde crédible, et se servait à excellent escient de sa capacité d'immersion du spectateur pour porter ce discours.
A la pertinence de cette approche, à la justesse de la liste des films y répondant, je rajouterai, ayant réouvert Gaiman, une petite nouvelle de son cru, d'une délicieuse et implacable ironie, qui me semble importante.
Babycakes
Il y a quelques années, les animaux disparurent.
Un beau matin, nous avons ouvert les yeux, et ils n'étaient plus là. Ils n'avaient pas laissé de message, pas même dit au revoir. Nous n'avons jamais réellement su où ils étaient partis.
Ils nous manquaient.
Certains de nous dirent alors que le monde avait pris fin - mais non. C'était juste que les animaux n'étaient plus là. Plus de chats ni de lapins, de chiens ou de baleines, de poissons dans la mer, d'oiseaux dans le ciel.
Nous étions seuls.
Et nous ne savions pas quoi faire.
Pendant un temps, nous nous sommes sentis perdus, puis quelqu'un remarqua que l'absence des animaux n'était vraiment pas une raison pour bouleverser nos vies. Aucune raison de changer de régime, ou d'arrêter de tester les produits qui pourraient nous faire du mal.
Après tout, il nous restait les bébés.
Les bébés ne parlent pas. Ils bougent à peine. Un bébé n'est pas rationnel, et est bien loin d'une créature pensante.
Nous avons fait des bébés.
Et nous les avons utilisés.
Certains, comme nourriture. La chair de bébé est tendre et succulente.
D'autres, nous avons écorchés, et nous sommes parés de leurs peaux. Le cuir de bébé est doux et confortable.
Sur d'autres enfin, nous avons fait des tests.
Nous avons écarquillé leurs yeux avec des pinces, y avons versé du détergent et du shampooing, une goutte à la fois.
Nous les avons mutilés, ébouillantés, brûlés. Nous les écartelions sur des tables de dissection, avec des électrodes dans le cerveau. Nous avons pratiqué des greffes, tenté de les congeler, ou de les irradier.
Les bébés respiraient notre fumée, et leurs veines étaient pleines de nos drogues et de nos médicaments, jusqu'à ce qu'ils cessent de respirer, et leur sang de couler.
C'était dur, évidemment, mais nécessaire.
Personne ne peut dire le contraire.
Avec les animaux disparus, que pouvions nous faire ?
Certains protestèrent, évidemment, mais il y en a toujours des comme ça.
Et tout redevint comme avant.
Seulement...
Hier, les bébés ont disparu.
On ne sait pas où ils sont partis, on ne les a pas vus faire.
On ne sait pas ce qu'on va faire sans eux.
Mais nous allons trouver. L'Humain est malin. C'est ce qui nous différencie des animaux et des bébés.
On va bien finir par trouver.
Babycakes, in Smoke and Mirrors, Neil Gaiman
Vous pouvez penser en avoir fini avec les livres...

Ah, Noël. Le présentateur du service public, d'un ton bouleversé, ne manquera pas de souligner que en cette période de fêtes, la solitude fait plus de ravages que tout le reste de l'année. Reportage à Roubaix, au Bistrot des Amis, où Nénesse, le patron, qui a eu la bonne idée d'organiser pour les solitaires de son quartier la fête du chicon pour la soirée du 24 décembre, nous rappelle qu'endive ne rime pas avec déprime.
Merci mon bon. Quant à se demander si cette hystérie bonheurophile et joiesivore ne fleure pas bon la dictature morale... Donc, à passer quelques heures à deux personnes dans une maison prévues pour cinq, et où deux n'auront jamais pu venir, tandis qu'une troisième n'y reviendra plus, on finit par se dire que le silence vaut mieux parfois que la conversation qu'on s'efforce d'avoir.
Et de chercher celui-ci dans, ô hasard, la pièce où sont entreposés les dizaines de bouquins qu'on aurait voulu laisser derrière soi. Mais les livres n'en ont jamais fini avec nous, pour peu qu'on se pique de "littérature". Si les scientifiques seront tous d'accord pour dire qu'ils sont constitués d'atomes - si, si, j'en suis persuadé, les "littéraires" sont-ils constitués de livres ? A voir. En tout cas, ce serait peu pratique : on triplerait de volume après un bain.
Une pièce poussiéreuse, donc. C'est la règle. Comme sont obligatoires les empilements cyclopéens de volumes, qui forment, au choix, des murs pour nous protéger du monde - pour Sartre, s'il m'en souvient bien, ou des idoles auxquelles rendre des cultes. Penchons pour la seconde solution.
Et admettons, pour la beauté du geste et le respect de l'auteur qui nous occupe plus particulièrement, qu'un de ces livres, comme dérangé par la lumière soudaine, tombe de sa pile à notre entrée. Smoke and Mirrors. C'est un recueil de nouvelle de Neil Gaiman - un anglais qui a bouleversé le monde du comics avec Sandman, et celui de la littérature avec ses romans. Gaiman nous dit, dans son oeuvre entier, que les légendes, les anciens récits, les anciens dieux, existent peut-être, mais qu'il y a de toutes façons de la sagesse à les tenir pour vrais - aujourd'hui, ou autrefois. Et c'est avec une infinie tendresse qu'il nous parlera de ses héros, de ses monstres, de ceux qui sont un peu des deux, et de ceux qui nous reflètent plus que nous le croyons.
Gaiman, dans Smoke and Mirrors, nous parle notamment du prix de l'amour, de l'importance d'éviter les vieux ponts, des Dieux qui sont nés et morts à Hollywood, des vengeances lunaires, de la fin du monde, et de belles-mères qui souffrent de se voir vieillir. Il parle aussi d'une autre façon de voir une fête qui nous occupe. A voir comment on lit ce texte court.
Nicholas était...
plus vieux que le pêché, et sa barbe pouvait difficilement devenir plus blanche. Il voulait mourir.
Les autochtones nains des cavernes arctiques ne parlaient pas sa langue, mais conversaient dans leur propre idiome, un singulier babillage. Lorsqu'ils ne travaillaient pas dans les usines, ils conduisaient d'incompréhensibles rituels.
Une fois l'an, ils le précipitaient, malgré ses protestations et ses sanglots, dans la Nuit Eternelle. Pendant son périple, il allait se tenir près de chaque enfant, sans en oublier un seul à travers le monde, et laisser au côté de chaque lit l'un des présents invisibles des nains. Les enfants dormaient, figés dans le temps.
Il enviait Prométhée et Loki, Sisyphe et Judas. Sa punition était bien plus terrible.
Ho.
Ho.
Ho.
"Nicholas was...", in Smokes and Mirrors, Neil Gaiman
jeudi 29 octobre 2009
"Et voilà, tralala. Zut à celui qui le lira."
"J'espère que tu ne l'as pas déjà lu..." Elle est inquiète - et le papier d'emballage se froisse. "... C'est tellement connu !"
Mais non, il ne connaît pas. Plus tard, il forme le sentiment qu'il devrait certainement se sentir parfaitement crétin de ne pas "connaître" - et se souvient tout à coup que, dans son propre enthousiasme, il a également dû soumettre d'autres destinataires de cadeaux au même traitement. Le mépris, c'est inné, manifestement, et la parano aussi.
Plus justifié est certainement le sentiment vertigineux, mystique, que procure la réalisation des scores que le Scrabble polonais peut atteindre. Ferdydurke, ça s'appelle, par Witold Gombrowicz - ou les aventures d'un narrateur ("Jojo") successivement infantilisé par le recours à son "cucul" et rendu esclave des apparences par sa "gueule".
Les mots se traînent, à évoquer Gombrowicz. A l'instar de la couverture de son édition Folio, l'auteur est perpétuellement sur la corde raide, oscillant entre la logorrhée écrite étouffante, et une science précise de l'équilibre narratif et de la construction d'un paradigme fictionnel symbolique. Prophète du chaos, Gombrowicz fustige l'omniprésence des "parties" : l'individu comme l'oeuvre ne sont à ses yeux qu'autant de monstres de Frankenstein, désireux d'atteindre au sens, à l'existence, mais toujours condamnés à manquer de cohérence.
L'homme régi par le chaos a toujours une longueur d'avance sur celui qui s'efforce à vivre selon la loi. Celle-ci n'est pas l'état naturel de l'individu, et tout ce qui relève de la maturité - grand ennemi de "Jojo" - ne serait que l'expression d'une frustration de l'essence de l'homme.
Sentencieux? Certainement. Mais Gombrowicz, lui, prend son temps pour construire une utopie rédigée, dont le caractère délirant s'impose finalement comme évident, salutaire, plus apaisant que les normes que l'auteur méprise. Celui-ci partage son style entre aphorismes lancés comme des évidences ("si le monde existe, c'est seulement parce qu'il est toujours trop tard pour reculer") et slogans ironiques (le "tralala" du titre, qui clôt le livre), entre tableaux théoriques parfois arides (le combat autour de la maturité) et contes absurdes (Philibert et Philidor). Le tout pour laisser une impression de vertige où l'humour le plus absurde le dispute à l'écriture à thèse - pour finalement se fondre en un.
La grande victoire de Gombrowicz est de réussir à poser le rire, l'irrespect et l'ironie comme langage philosophique - un plus efficace, plus réel que la théorie traditionnelle. Et de nous laisser avec à l'esprit la phrase lancée, enthousiaste, par un ami qui, lui, "connaît" Ferdydurke : "il faut relire Gombrowicz".
vendredi 28 avril 2006
"La vie ne se divise pas en genres narratifs...

... C'est un roman d'horreur romantique, tragique, comique, de science-fiction, d'enquête, au far-west. Et, vous savez, avec un peu de chance, le roman comprendra un peu de pornographie." - Alan Moore
Faire une rencontre avec Alan Moore, c'est quelque chose qui vous change une vie. Je ne parle évidemment pas d'une rencontre en vis-à-vis, bien qu'une entrevue avec cet auteur parano-maniaco-labyrinthique doive certainement être quelque chose de diablement intéressant - même si passablement perturbant.
Rencontrer son oeuvre, c'est rencontrer Moore. La production pléthorique du bonhomme, majoritairement dans le cadre du média "comics", rend l'affaire des plus simples : il suffit aujourd'hui de tendre la main pour trouver Watchmen, From Hell, La ligue des gentlemen extraordinaires, Constantine ou V pour Vendetta dans les rayonnages des supermarchés culturels. Et cela a évidemment trait au fait que le cinéma, qu'Hollywood s'est emparé de l'univers de l'auteur anglais.
Dans leur article sur George Brummel, Bechtel et Carrière (Dictionnaire du ridicule / Encyclopédie du Bizarre) soulignent, sans pour autant proposer d'explication à ce fait, que le fait d'être de nationalité anglaise prédispose d'étonnante façon à l'excentricité. C'est donc sans réelle surprise qu'on lira les déclarations fracassantes de l'auteur, tout autant que ses implacables billets, en exergue de ses oeuvres. Une chose est certaine, cependant : l'excentricité "anglaise" d'Alan Moore ne survit pas au voyage au dessus de l'Atlantique.
S'il est une constante dans l'adaptation de son oeuvre au cinéma, c'est l'affadissement. Une constance malheureuse, considérée aujourd'hui comme un mal prévisible par les amateurs de l'auteur, qui ont vu successivement défigurer (certainement le pire de tous) la Ligue, puis Constantine, From Hell... Etonnamment, de la part d'un réalisateur comme celui du très assagi 300, Watchmen demeure passablement acceptable, même si dénué (c'était à prévoir vu la densité de l'oeuvre) de toute profondeur.
Et que dire de V pour Vendetta, quelques deux ans après sa sortie, à la lumière de la suite du discours des Wachowski - ici crédités au scénario, mais fort vraisemblablement plus présents? Si les réalisateurs de la saga Matrix ont prouvé quelque chose avec leur dernier film, Speed Racer, c'est 1) qu'ils n'avaient peur de rien, 2) qu'ils avaient bien raison, puisque leur style et leur absence parfaite de discours autre qu'esthétique les mettent à l'abri de toute forme de mise en danger intellectuel.
V pour Vendetta demeure donc, avec le subséquent Watchmen, l'exemple d'une dichotomie étonnante : l'adaptation la plus fidèle possible esthétiquement d'une oeuvre complexe, tout en étant la plus grande trahison du matériau intellectuel. Evidemment, la réussite esthétique intensifie la déception intellectuelle - mais le fait demeure qu'il apparaît que, plus que jamais, l'hégémonie commerciale du cinéma hollywoodien pousse à un inquiétant nivellement par le bas des prétentions intellectuelles des films produits par l'usine à rêve. Sans parler, pour donner dans la paranoïa à la "Alan Moore", d'une tendance voulue à la décérébralisation de l'auditoire...
"Il n'y a pas beaucoup de personnages sympas et complices dans V pour Vendetta, et ce livre est destiné aux gens qui ne coupent pas la télé quand passent les infos." Une belle définition en creux de cette politique culturelle hollywoodienne par David Lloyd, dans son introduction au roman, édition de 1988.
V pour Vendetta
(archives de www.critikat.com, avril 2006)
vendredi 23 décembre 2005
Je sais que ceux qui mangent leur sommeil se changent en terre...
Avec une étonnante sérénité, l'auteur plonge dès le début dans un univers fantasmatique fini, autour de l'image si évocatrice de ceux qui mangent leur sommeil. Une image terriblement efficace, mais aux contours indéfinis, qui nous évoque avant tout un sentiment de symbiose vis-à-vis de ces malheureux somnivores.
Tout tient ici de l'évocation avant tout, de cette part du sommeil qui demeure chez tous, non pas une réplique de la mort - car que connaissons-nous d'elle ? - mais un étrange moment d'abandon, de confiance dans l'avenir, qu'est la chute dans le royaume de Morphée.
Nier cette confiance, s'élever contre la nécessité du sommeil, manger son sommeil, témoigne t-il d'une force, d'un défi ? Chez Asturias, cela tiendra avant tout d'un cannibalisme forcé. Peu lui importe, finalement, de dévorer son sommeil : ce sont les implications de cet acte involontaire qui l'inquiètent.
Lorsque se présente à lui la figure onirique du singe blessé, et de l'homme qui le pourchasse pour le donner en pâture à son épouse somnivore, c'est le début d'une explication, d'une stabilité dans son existence bouleversée, qu'aperçoit le narrateur.
La conclusion laisse le lecteur isolé : le narrateur a définitivement abandonné l'espoir de se maintenir dans la réalité, il accepte Jean le Tamanoir, l'homme qui veut dévorer les fourmis qui parcourent sa femme changée en terre pour la ressusciter, comme une donnée réelle d'un univers intégralement chamboulé.
Asturias nous parle t-il des exigences de la littérature, de combien il convient de s'investir en elle, quitte à nier le réel pour se construire le sien propre ? Considération oiseuse : il convient avant tout de se laisser porter par la beauté d'un récit remarquablement écrit, avec cette sensibilité propre à la littérature d'Amérique du Sud - comme un pur moment de majesté narrative.
Jean le Tamanoir est extrait de Le Miroir de Lida Sal



