dimanche 14 février 2010

Licence poétique


Le désavantage des grands magasins de librairie, c’est qu’on a toutes les chances de s’y faire sauter dessus par un bouquin planqué là où on ne s’y attend pas. Cet après-midi là, par exemple, dans la cohue d’un des temples de la consommation bibliophile parisienne : ayant sous le bras un volume longtemps cherché, et enfin retrouvé, j’aperçois sur mon passage une anthologie des Contes immoraux du XVIIIe siècle. Une merveille prometteuse de malveillance littéraire et de vilénie réjouie, et un achat qu’il me fallait faire, ne serait-ce que pour le placer en exergue de ma bibliothèque, aux côtés de Philosopher, ou l’art de clore le bec aux femmes et de Belle femme, gros ennuis, histoire de choquer les belles âmes qui se seraient égarées chez moi.

Et comme un acte sournois ne reste jamais sans récompense, à peine suis-je installé à une terrasse de café à parcourir l’objet, que me voilà avoisiné par un couple de dames d’un certain âge. Nos tables étant proches de la porte, les malheureuses vénérables frissonnent. M’apprêtant à sortir, je leur propose ma table, elle stratégiquement placée pour éviter de mourir d’une pneumonie. La plus proche d’entre mes voisines me regarde comme si j’étais devenu le gendre idéal, et s’intéresse à moi, alors que je remballe le contenu de mon sac : « Oh, merci jeune homme. Et que lisez-vous ? »

Temps d’arrêt, évidemment. Au départ interdit, je plisse mon sourire, et produis la couverture de mes Contes immoraux. Du côté de l’ancêtre, la tectonique des rides s’active, et les lèvres se plissent pour condamner illico les mœurs décadentes dont ce livre était la preuve. Elle qui m’eût donné le bon dieu sans confession quelques secondes auparavant, si je n’avais laissé, malicieux, traîner le bout de [m]a queue devant [m]es yeux maléfiques ! Et comme le disait il y a peu un ami fort sage dans un décasyllabe à la délicieuse perfidie : « Une vieille de choquée, c’est toujours ça de gagné ! »

Non content de produire son petit effet, il apparaît que le volume abrite en ses pages quelques pièces dignes d’intérêt. Témoin ce poème, « Mourir pour renaître », aux audaces souriantes, mais dont la tendance est à ne laisser personne – sinon les jeunes amoureux, qui pourrait leur vouloir quelque mal que ce soit ? – indemne. Il conviendra d’en goûter la jolie irrévérence, face à son équivalent aujourd’hui bien plus terne, et aussi, surtout la joliesse qui se cache sous la paillardise…

[Le début du poème nous amène Hortense, veuve présentée comme un peu revêche, au seuil du moment où « déjà, loin d’[elle], la troupe des amants fuyait le colombier », et qui choisit, logiquement, de se retirer loin du monde des amours, avant que celui-ci ne l’abandonne. Ayant résolu cependant de ne pas se passer d’amant, elle courtise son abbé directeur de conscience, lequel calotin se prête volontiers aux sentiments de la dame – mais qui est également courtisé par une autre veuve locale (Clarice). Et pendant ce temps, deux purs enfants (Fanfan et Mignonette) n’attendent que de se découvrir l’un l’autre.]

(…)
Or, ces enfants jouaient souvent ensemble
À la boule, au volant, ou bien quelque autre jeu,
Et de ce les mamans s’inquiétaient fort peu.
Elles agissaient, ce me semble,
Imprudemment. La curiosité,
Quelque faux pas, un rien, une ingénuité
Vient découvrir le pot aux roses,
Et puis l’on ignore les causes…
Mais halte-là, c’est assez discouru,
Au fait. Un soir, au beau clair de la lune,
Nos deux enfants, après avoir couru
Et bien joué, de chacun une prune
Veulent se régaler ; pour ce faire, à bas bruit
Ils entrent au jardin ; là, chacun en cueille une,
Non sans se retourner, pour voir si l’on les suit,
Près deux, à travers le feuillage,
Dans une espèce d’ermitage,
Ils aperçurent… Qui ! Qui ? devinez, lecteur,
C’est Clarice avec son directeur.

Peindrai-je la rougeur, le trouble de Clarisse,
Son sein jonquille à demi nu,
Ses yeux pourpres qui, d’un air ingénu,
Semblaient dire à l’abbé : faut-il que je périsse ?
Décrirai-je ce front où se peignait l’ennui,
Et ces bras décharnés qui s’étendaient vers lui ?
Ces hoquets amoureux, ces transports et ses larmes ?
Peindrai-je l’homme noir confus de tant de charmes,
Prêt à céder à la nécessité
De s’allier avec l’antiquité ?
- Non, non, jamais, s’écriait le squelette,
Personne n’eut cette faveur secrète
Que je ne veux faire qu’à toi ;
Vois ton bonheur… Je meurs !... Embrasse-moi…
À ces mots doux monsieur l’abbé l’embrasse ;
Momus accourt, rit, et les enlace ;
Et l’un et l’autre en poussant un soupir,
Crient en duo : - Je vais mourir !
Ah ! je me meurs !... Fanfan et Mignonette
Effrayés, se sauvent soudain,
Et vont à l’autre anachorète
Conter la scène du jardin.
Elle de dire, en faisant grise mine,
Et de son mieux leur cachant sa surprise :
- Punition et vengeance de Dieu !
Oui, mes enfants, quand trop près l’un de l’autre
On se tient, n’importe en quel lieu,
On meurt de mort ; et c’est un saint apôtre
Qui nous le dit : c’est, je crois, saint Matthieu
Ou bien saint Paul. – Comment, dit Mignonette,
Si mon petit ami venait à m’embrasser,
J’en mourrai ? – Eh mais oui. Se laisser carresser
Par un garçon, surtout étant seulette,
Cause la mort. Or Dieu m’a fait don,
Et c’est de rendre la lumière
À deux pêcheurs morts de cette manière.
Mettez-vous à genoux, et demandez pardon
À Dieu pour eux. Les deux anges prièrent,
Et les damnés ressuscitèrent.
Toujours les saints attrapent le démon.

Le lendemain, en sortant de chez elle,
Hortense dans son cabinet
Les laissa. – Gardez-vous, dit-elle,
De rien casser ; autant vaudrait
Que fussiez morts. Oui, maman… Mignonette,
L’instant d’après, donne un coup de raquette
Sur une glace, et le verre à l’instant
Sur le pavé s’en va tombant.
Figurez-vous l’effroi de la fillette.
- Hélas ! mon Dieu ! Quel malheur ! Ah ! Fanfan,
Tout est perdu. Que va dire maman ?
Elle soupire, elle pleure, et ses larmes
À son visage encore donnent de nouveaux charmes.

Fanfan, sensible à ses douleurs,
Sent que son jeune cœur palpite,
Il la console, il s’approche au plus vite,
Et d’un baiser veut essuyer ses pleurs,
- Ah ! Que fais-tu ? lui dit-elle, interdite,
Ne crains-tu pas ?... Si nous allions mourir !...
- Eh bien, mourons ; et périr pour périr,
Autant le faire tout de suite.
Autant vaudrait mourir, nous a dit ta maman…
- Eh bien mourons… Sur sa bouche enfantine
Quatre baisers sont ravis par Fanfan.
Il n’en meurt pas. Le voile transparent
Qui couvre sa gorge divine
Est écarté. – Meurs-tu ? lui dit l’aimable enfant,
- Hélas ! nenni. Je crois que le remède
N’est pas sûr. Cet hélas que le soupir précède,
Précède à son tour un soupir,
Doux interprète du désir.
Mignonette est l’idole, et Fanfan l’idolâtre.
Tous deux soupirent tour à tour ;
Et de ce sein charmant arrondi par l’amour,
Du feu de ses baisers fanfan rougit l’albâtre.
- Meurs-tu, Fanfan ? lui dit la jeune Agnès.
- Hélas ! non. Et toi, Mignonette ?
- Hélas ! ni moi. Je ne vois nul progrès,
Si ce n’est qu’une ardeur secrète
M’embrase… - Eh bien, ma petite, voyons,
Lui dit Fanfan, continuons.
- Non, non, jamais, dit la jeune héroïne,
Personne n’eut cette faveur divine
Que je ne veux faire qu’à toi,
Vois ton bonheur… Je meurs !... Embrasse-moi !...

- Quoi ! c’est ainsi, dit-il avec surprise,
Quoi ! c’est ici que l’on trouve la mort ?
Il la trouva. La maman de l’église
Revenait, quand, dans un transport,
Ils s’écriaient, en versant quelques larmes,
- Ah ! pour les malheureux que la mort a de charmes !
À vos avis, maman, nous déférons ;
Ne grondez pas… Je sens… que… nous mourons.

Gabriel Jean Antoine Pluchon-Destouches, « Mourir pour renaître »

dimanche 17 janvier 2010

Les Filles de la cendre


Sur La Dame n°13, José Carlos Somoza

Avec la Dame n°13, nous dit le quatrième de couverture, il faut user de prudence car - si par malheur tu parles d'elle... !, lance un vieillard, sibyllin, à son petit-fils. Et il semble qu’on ait déjà fort à faire avec les douze autres. Ces treize Dames – conservons leur la majuscule, plus par crainte que par révérence – seraient les Muses, mais également beaucoup plus que cela. Êtres divins, et donc parfaitement étrangers à la notion de compassion, d’empathie ou d’humanité, les Dames président depuis des éons à la création de la poésie. Et dans les océans de vers produits par les poètes depuis le début des temps, certains vers, certaines strophes, dits d’une certaine façon, par certaines personnes, recèlent un pouvoir insoupçonné – des sorts que les Dames savent reconnaître, et exploiter.

Pour quelle raison les deux protagonistes de La Dame n°13 se retrouvent-ils sur le chemin de ces terribles créatures ? C’est toute l’intrigue de l’ouvrage. Un ouvrage étonnant : là où l’on s’attendrait à trouver une jolie allégorie, peut-être un peu gauche, de l’influence de la poésie sur le réel, Somoza se montre d’un sombre matérialisme. Rarement, sinon jamais, ne se laissera t-il tenter par la tentation de la polysémie – sinon dans quelques étranges images, au lyrisme insoupçonné, qui émaillent le récit. Mais le reste de son discours est celui d’un lecteur avide, qui aurait intégré les plus perturbées des images poétiques : le verbe de Somoza sert avant tout à créer une galerie de monstruosités, de barbaries inattendues, qui évoquent plus volontiers les plus baroques passages de H.P. Lovecraft, les plus insanes poésies de William Blake, mais aussi et surtout L’Enfer de Dante, et Les Chants de Maldoror, de Lautréamont.


La poésie, c’est la folie cannibale, la dévoreuse de monde qui se tapit sous les illusions que cherchent les poètes, semble nous dire le narrateur. Utilisant une structure évocatrice du roman gothique, il va plonger ses personnages dans une enquête sombre, riche en complots et rebondissements, mais dont la fin de sera pas éludée comme dans les autres ouvrages de cette mouvance : il n’est ici nullement question de valider une pseudo-morale victorienne, juste, peut-être, de personnifier le monstre que cache l’inspiration poétique ; l’horreur jalouse, fantomatique et dévorante de l’Inspiration.


Le plus étonnant reste cette tendance de Somoza à se choisir un thème, pour mieux s’en écarter : décrire une descente aux enfers d’une façon certes hyperbolique, mais toujours en restant dans un langage – parfois douloureusement – concret, alors qu’il s’agit de parler de poésie. On peut en dire autant du rapport aux femmes de l’auteur comme des personnages. De menace latente et mystérieuse, d’Hadaly idéale et inaccessible sous toutes ses formes, la femme devient un monstre inhumain, non pas pervers, mais étranger à toute motivation humaine – à toute motivation masculine, serait-on tenté de dire. Les personnages mâles du récit sont ainsi tous transformés en jouets de passions qui les dépassent, dans lesquelles ils se révèlent sincèrement, mais en demeurant d’inutiles pantins justes bons à susciter le mépris, l’amusement, ou la compassion. L’auteur, quant à lui, semble se refuser à dépeindre l’intériorité de ses personnages féminins, alors que la psyché des deux hommes au centre de l’intrigue est copieusement disséquée…


Somoza livre t-il, avec La Dame n°13, un chant de peur à l’égard de la femme, cette figure toujours voulue comme l’inspiration du poète dans une conception « classique » de l’art – qu’il rapprocherait de la figure de la femme désirée par l’homme, qui se révèle également une tromperie, peut-être la pire de toute, dans son ouvrage ? Peut-être trouvons nous ici trace de ce puritanisme sous-jacent dont sont caviardés les romans gothiques. Triste constat, auquel on voudra opposer l’infernal Lilith, où Marcel Schwob prend le contre-pied de la vision martyre de Somoza, avec un narrateur homme chez qui la passion amoureuse est avant tout celle du poète pour son idéal, un idéal qu’il révère jusqu’à la consommation – littérale, cannibale, vertigineuse, et plus profondément troublante – de l’union.

jeudi 7 janvier 2010

vendredi 25 décembre 2009

Midi à sa porte


On se déchire autour d'Avatar : d'aucun y voient une grosse machine hollywoodienne béate moraliste et prévisible ; d'autres un bon blockbuster de fin d'année ; d'autres, enfin, une évolution subtile du discours cinématographique de James Cameron dans son rapport à Mamoru Oshii, qu'il admire (mais méfions nous de cet illuminé).

Mais le propos le plus intéressant revient à un ami, qui a aimé le film en soulignant qu'on pouvait certainement porter plus de crédit à Avatar, Pompoko ou Princesse Mononoke en matière de recrutement actif à la cause écologiste, qu'aux films ronflants de Yann Arthus Bertrand ou de Nicolas Hulot. Et d'ajouter qu'Avatar posait remarquablement bien les bases d'un monde crédible, et se servait à excellent escient de sa capacité d'immersion du spectateur pour porter ce discours.

A la pertinence de cette approche, à la justesse de la liste des films y répondant, je rajouterai, ayant réouvert Gaiman, une petite nouvelle de son cru, d'une délicieuse et implacable ironie, qui me semble importante.

Babycakes

Il y a quelques années, les animaux disparurent.
Un beau matin, nous avons ouvert les yeux, et ils n'étaient plus là. Ils n'avaient pas laissé de message, pas même dit au revoir. Nous n'avons jamais réellement su où ils étaient partis.
Ils nous manquaient.
Certains de nous dirent alors que le monde avait pris fin - mais non. C'était juste que les animaux n'étaient plus là. Plus de chats ni de lapins, de chiens ou de baleines, de poissons dans la mer, d'oiseaux dans le ciel.
Nous étions seuls.
Et nous ne savions pas quoi faire.
Pendant un temps, nous nous sommes sentis perdus, puis quelqu'un remarqua que l'absence des animaux n'était vraiment pas une raison pour bouleverser nos vies. Aucune raison de changer de régime, ou d'arrêter de tester les produits qui pourraient nous faire du mal.
Après tout, il nous restait les bébés.
Les bébés ne parlent pas. Ils bougent à peine. Un bébé n'est pas rationnel, et est bien loin d'une créature pensante.
Nous avons fait des bébés.
Et nous les avons utilisés.
Certains, comme nourriture. La chair de bébé est tendre et succulente.
D'autres, nous avons écorchés, et nous sommes parés de leurs peaux. Le cuir de bébé est doux et confortable.
Sur d'autres enfin, nous avons fait des tests.
Nous avons écarquillé leurs yeux avec des pinces, y avons versé du détergent et du shampooing, une goutte à la fois.
Nous les avons mutilés, ébouillantés, brûlés. Nous les écartelions sur des tables de dissection, avec des électrodes dans le cerveau. Nous avons pratiqué des greffes, tenté de les congeler, ou de les irradier.
Les bébés respiraient notre fumée, et leurs veines étaient pleines de nos drogues et de nos médicaments, jusqu'à ce qu'ils cessent de respirer, et leur sang de couler.
C'était dur, évidemment, mais nécessaire.
Personne ne peut dire le contraire.
Avec les animaux disparus, que pouvions nous faire ?
Certains protestèrent, évidemment, mais il y en a toujours des comme ça.
Et tout redevint comme avant.
Seulement...
Hier, les bébés ont disparu.
On ne sait pas où ils sont partis, on ne les a pas vus faire.
On ne sait pas ce qu'on va faire sans eux.
Mais nous allons trouver. L'Humain est malin. C'est ce qui nous différencie des animaux et des bébés.
On va bien finir par trouver.

Babycakes
, in Smoke and Mirrors, Neil Gaiman

Vous pouvez penser en avoir fini avec les livres...


Ah, Noël. Le présentateur du service public, d'un ton bouleversé, ne manquera pas de souligner que en cette période de fêtes, la solitude fait plus de ravages que tout le reste de l'année. Reportage à Roubaix, au Bistrot des Amis, où Nénesse, le patron, qui a eu la bonne idée d'organiser pour les solitaires de son quartier la fête du chicon pour la soirée du 24 décembre, nous rappelle qu'endive ne rime pas avec déprime.

Merci mon bon. Quant à se demander si cette hystérie bonheurophile et joiesivore ne fleure pas bon la dictature morale... Donc, à passer quelques heures à deux personnes dans une maison prévues pour cinq, et où deux n'auront jamais pu venir, tandis qu'une troisième n'y reviendra plus, on finit par se dire que le silence vaut mieux parfois que la conversation qu'on s'efforce d'avoir.

Et de chercher celui-ci dans, ô hasard, la pièce où sont entreposés les dizaines de bouquins qu'on aurait voulu laisser derrière soi. Mais les livres n'en ont jamais fini avec nous, pour peu qu'on se pique de "littérature". Si les scientifiques seront tous d'accord pour dire qu'ils sont constitués d'atomes - si, si, j'en suis persuadé, les "littéraires" sont-ils constitués de livres ? A voir. En tout cas, ce serait peu pratique : on triplerait de volume après un bain.

Une pièce poussiéreuse, donc. C'est la règle. Comme sont obligatoires les empilements cyclopéens de volumes, qui forment, au choix, des murs pour nous protéger du monde - pour Sartre, s'il m'en souvient bien, ou des idoles auxquelles rendre des cultes. Penchons pour la seconde solution.

Et admettons, pour la beauté du geste et le respect de l'auteur qui nous occupe plus particulièrement, qu'un de ces livres, comme dérangé par la lumière soudaine, tombe de sa pile à notre entrée. Smoke and Mirrors. C'est un recueil de nouvelle de Neil Gaiman - un anglais qui a bouleversé le monde du comics avec Sandman, et celui de la littérature avec ses romans. Gaiman nous dit, dans son oeuvre entier, que les légendes, les anciens récits, les anciens dieux, existent peut-être, mais qu'il y a de toutes façons de la sagesse à les tenir pour vrais - aujourd'hui, ou autrefois. Et c'est avec une infinie tendresse qu'il nous parlera de ses héros, de ses monstres, de ceux qui sont un peu des deux, et de ceux qui nous reflètent plus que nous le croyons.

Gaiman, dans Smoke and Mirrors, nous parle notamment du prix de l'amour, de l'importance d'éviter les vieux ponts, des Dieux qui sont nés et morts à Hollywood, des vengeances lunaires, de la fin du monde, et de belles-mères qui souffrent de se voir vieillir. Il parle aussi d'une autre façon de voir une fête qui nous occupe. A voir comment on lit ce texte court.

Nicholas était...

plus vieux que le pêché, et sa barbe pouvait difficilement devenir plus blanche. Il voulait mourir.

Les autochtones nains des cavernes arctiques ne parlaient pas sa langue, mais conversaient dans leur propre idiome, un singulier babillage. Lorsqu'ils ne travaillaient pas dans les usines, ils conduisaient d'incompréhensibles rituels.

Une fois l'an, ils le précipitaient, malgré ses protestations et ses sanglots, dans la Nuit Eternelle. Pendant son périple, il allait se tenir près de chaque enfant, sans en oublier un seul à travers le monde, et laisser au côté de chaque lit l'un des présents invisibles des nains. Les enfants dormaient, figés dans le temps.

Il enviait Prométhée et Loki, Sisyphe et Judas. Sa punition était bien plus terrible.

Ho.
Ho.
Ho.

"Nicholas was...", in Smokes and Mirrors, Neil Gaiman

jeudi 29 octobre 2009

"Et voilà, tralala. Zut à celui qui le lira."


"J'espère que tu ne l'as pas déjà lu..." Elle est inquiète - et le papier d'emballage se froisse. "... C'est tellement connu !"

Mais non, il ne connaît pas. Plus tard, il forme le sentiment qu'il devrait certainement se sentir parfaitement crétin de ne pas "connaître" - et se souvient tout à coup que, dans son propre enthousiasme, il a également dû soumettre d'autres destinataires de cadeaux au même traitement. Le mépris, c'est inné, manifestement, et la parano aussi.

Plus justifié est certainement le sentiment vertigineux, mystique, que procure la réalisation des scores que le Scrabble polonais peut atteindre. Ferdydurke, ça s'appelle, par Witold Gombrowicz - ou les aventures d'un narrateur ("Jojo") successivement infantilisé par le recours à son "cucul" et rendu esclave des apparences par sa "gueule".

Les mots se traînent, à évoquer Gombrowicz. A l'instar de la couverture de son édition Folio, l'auteur est perpétuellement sur la corde raide, oscillant entre la logorrhée écrite étouffante, et une science précise de l'équilibre narratif et de la construction d'un paradigme fictionnel symbolique. Prophète du chaos, Gombrowicz fustige l'omniprésence des "parties" : l'individu comme l'oeuvre ne sont à ses yeux qu'autant de monstres de Frankenstein, désireux d'atteindre au sens, à l'existence, mais toujours condamnés à manquer de cohérence.

L'homme régi par le chaos a toujours une longueur d'avance sur celui qui s'efforce à vivre selon la loi. Celle-ci n'est pas l'état naturel de l'individu, et tout ce qui relève de la maturité - grand ennemi de "Jojo" - ne serait que l'expression d'une frustration de l'essence de l'homme.

Sentencieux? Certainement. Mais Gombrowicz, lui, prend son temps pour construire une utopie rédigée, dont le caractère délirant s'impose finalement comme évident, salutaire, plus apaisant que les normes que l'auteur méprise. Celui-ci partage son style entre aphorismes lancés comme des évidences ("si le monde existe, c'est seulement parce qu'il est toujours trop tard pour reculer") et slogans ironiques (le "tralala" du titre, qui clôt le livre), entre tableaux théoriques parfois arides (le combat autour de la maturité) et contes absurdes (Philibert et Philidor). Le tout pour laisser une impression de vertige où l'humour le plus absurde le dispute à l'écriture à thèse - pour finalement se fondre en un.

La grande victoire de Gombrowicz est de réussir à poser le rire, l'irrespect et l'ironie comme langage philosophique - un plus efficace, plus réel que la théorie traditionnelle. Et de nous laisser avec à l'esprit la phrase lancée, enthousiaste, par un ami qui, lui, "connaît" Ferdydurke : "il faut relire Gombrowicz".

mercredi 16 septembre 2009

"But now that I’m older, my heart’s colder, and I can see that it’s a lie."


A passer son temps partagé entre la lecture et le cinéma, on en finit toujours par se poser la question de l'adaptation.

La plupart du temps. Parce que, avouons-le, se questionner sur les rapports entre le récit écrit et le récit cinématographique dans le cas de produits ultraformatés tels que le dernier Harry Potter ou Twilight ne revient pas à grand chose. Cela dit, dans certains cas, la question se pose, l'espoir nait de voir quelque chose d'intéressant sortir de la confrontation de l'art du mouvement et de celui de l'évocation. Ce fut le cas pour l' - évidente, rétrospectivement - déception de La boussole d'or...

Et voici que, au jour d'aujourd'hui, l'espoir de voir la symbiose renaître me revient : voici que se profile à l'horizon Where the wild things are, l'adaptation au cinéma de Max et les maximonstres, un classique renégat de la littérature enfantine. Renégat, parce que personne ne croyait aux valeurs défendues par Maurice Sendak lorsqu'il sortit, en plein boom de l'éducation de l'enfant roi, un récit plein de créatures effrayantes, pourvues de grandes dents, et de gros yeux, mais qui reconnaissant dès le départ dans le petit garçon Max "the most wild thing of all". Sendak s'était souvenu, fort à propos, que le monde d'un enfant n'est pas le monde catégorisé, presque aseptisé que voudraient lui proposer les adultes : un enfant côtoie, recherche, mais aussi domine la peur. Tim Burton, Henry Selick, Neil Gaiman, ou Le Secret de Terabithia ne sont jamais meilleurs que lorsqu'ils s'en souviennent...


Quelques 40 ans après sa sortie, Hollywood s'intéresse donc à Max, et depuis quelques temps déjà circule sur le net la bande-annonce du film, à laquelle je voudrais m'intéresser ici. Max et les maximonstres, le livre, pourrait aisément être rassemblé sur une demi page de texte - comment donc les responsables de l'adaptation s'en sont-ils sortis?

Avec Les trois brigands, les scénaristes étaient parvenus à rallonger la sauce du livre éponyme de Tomi Ungerer - lui aussi un classique de l'enfance, de ceux dont on estime qu'ils ne devraient pas être profanés par la réécriture. Or, Les trois brigands est non seulement un excellent film d'animation, autant du point de vue purement cinématographique que proprement graphique, musical, ou narratif. La transposition s'est effectuée avec brio - peut-être Spike Jonze réussira t-il le même tour de force, mais finalement peu importe.

Ce qui importe, c'est que le talent de monteur, de choix de musique des responsables de la bande-annonce du film a déjà donné l'adaptation du livre, finalement : la nostalgie, la candeur, la beauté de cette séquence supplée avec brio la poésie du livre de Sendak - qu'importe si la "version longue" ne se montre pas à la hauteur?

Enfin, que faire? Voir le film dans son intégralité pourrait-il gâcher la bande-annonce, comme ce fut le cas pour l'adaptation de 300 de Zack Snyder? Probablement pas. En tous les cas, il demeure que les responsables de cette bande-annonce ont fait preuve d'un talent consommé de l'évocation nostalgique de l'enfance, mais pas une enfance mièvre et policée : une enfance où sont les choses sauvages.

Chapeau bas.